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« Emmanuel Macron, laissez-nous faire notre boulot d’élus locaux ! »

Publié le mercredi 17 mai 2017

« Dans un entretien accordé à la Gazette des communes, Stéphane Troussel, président du département de Seine-Saint-Denis et conseiller aux collectivités du candidat malheureux à la présidentielle, Benoît Hamon, juge sévèrement les intentions d’Emmanuel Macron sur la fonction publique et le devenir des collectivités. »

Comment jugez-vous globalement le projet du nouveau président de la République ?

Je relève principalement la contradiction et le paradoxe de sa posture. Emmanuel Macron n’a de cesse, par ses actes et ses paroles, de vouloir revenir à une posture gaullienne et au temps long. Il estime que par sa seule volonté, il pourrait vouloir, agir, pouvoir. Mais il oublie qu’à cette époque, l’Etat avait des moyens humains et financiers, bien plus puissants que ceux d’aujourd’hui. Par ailleurs, il oublie que son projet est libéral et dérégulateur dans son orientation des politiques publiques. Il pourrait lever cette contradiction en affirmant que les collectivités sont désormais l’outil le plus puissant de l’intervention publique… Ce dont il se garde bien.

Emmanuel Macron propose de réduire le nombre de postes dans la fonction publique territoriale de 70 000 en cinq ans grâce à un pacte conclu entre les collectivités et l’Etat. Qu’en pensez-vous ?

Je conteste fermement l’idée que l’objet principal des politiques publiques soit celui de la réduction du nombre de fonctionnaires et la restriction du périmètre des services publics. Certes, il faut libérer les initiatives. Mais il faut aussi voir que notre pays est de plus en plus marqué par les inégalités et que les agents sont justement le moyen de lutter contre les fractures sociales.

Ne pensez-vous pas qu’il y a tout de même une marge de manœuvre, éventuellement sur la variable du non-remplacement des départs en retraite dans certains services ?

Est-ce que chez moi, en Seine-Saint-Denis, il faut décider de fermer les crèches départementales et cesser d’organiser des activités sportives et culturelles après l’école pour les enfants ? Au nom de quoi pense-t-on toujours qu’il y a trop d’agents face au vieillissement de la population et des Français toujours plus nombreux à se paupériser ? Quand nous voyons que le FN atteint les onze millions de voix au second tour de la présidentielle, je ne pense pas que la réduction de la sphère publique locale soit la meilleure réponse à tous les déclassés de la mondialisation.

Autre axe du programme du nouveau locataire de l’Elysée : réduire « de façon participative » les dépenses de fonctionnement des collectivités de 10 milliards d’euros avec, en guise de contrepartie, l’allégement des normes. Cela vous semble-t-il un effort financier envisageable ?

Qui peut sérieusement penser que c’est la main invisible du marché qui va développer des infrastructures très coûteuses qui ne sont pas jugées rentables par le secteur privé ? Regardez ce qui se passe sur l’accès au très haut débit sur tous les territoires français. Si les collectivités et l’Etat n’investissent pas, des pans entiers de la population française n’auront jamais un accès Internet très rapide. Couper les dépenses des collectivités de 10 milliards d’euros dit beaucoup du projet de société d’Emmanuel Macron qui ne se préoccupe aucunement de réduire la montée des inégalités entre et à l’intérieur des territoires.

Plaidez-vous pour une relative stabilité financière dans les dotations aux collectivités ?

Les deux derniers quinquennats ont fait des choix très difficiles à vivre pour les collectivités. Il fallait sûrement faire un certain nombre de réformes sur les questions financières. Mais nous arrivons aujourd’hui à une overdose parmi les élus locaux. Nous réclamons tous une pause, et particulièrement sur le volet financier. Il faut nous laisser nous concentrer sur l’action publique locale. Cessons de dire d’emblée que les collectivités sont forcément trop dépensières et rappelons que ce sont elles qui portent aujourd’hui les dynamiques qui s’expriment dans les territoires.

Estimez-vous la proposition d’Emmanuel Macron d’exonérer 80% des ménages de la taxe d’habitation « avec un dégrèvement intégralement compensé » tout autant problématique ?

La taxe d’habitation est effectivement injuste et inégalitaire. Dans les communes pauvres, les foyers qui paient la taxe d’habitation doivent s’acquitter d’une somme très importante. Bien souvent, les habitants des HLM sont d’ailleurs plus lourdement taxés que les résidents d’un immeuble haussmannien. Cette proposition est habile car nos concitoyens sont en demande d’amélioration de leur pouvoir d’achat. Mais ne soyons pas naïfs, pas un seul élu local ne croit à la chimère de la compensation. L’exonération de la taxe d’habitation va également figer les inégalités entre les collectivités en freinant le développement des communes qui ne pourront plus elles-mêmes définir leur propre projet de développement économique. Et surtout, le gouvernement risque de se rattraper en augmentant la TVA. Je doute donc sérieusement que les Français comme les communes soient vraiment gagnants à ce jeu-là.

Vous avez beaucoup dit durant la campagne que la fin de la taxe d’habitation était aussi une façon de remettre directement en cause les compétences des communes. Pourquoi ?

J’estime en effet que ce jeu de dupes pourrait correspondre au souhait de Bercy de s’attaquer au bloc communal pour parvenir à l’étouffer, comme il a su le faire pour les départements. Le ministère des Finances a dans le collimateur les communes qu’il juge trop dépensières et veut s’appuyer sur les régions qui sont de véritables nains financiers et qui coûtent peu cher aux contribuables. Pourtant, à partir du moment où l’Etat s’est-lui-même affaibli, il devrait s’appuyer sur les collectivités et tout particulièrement les communes qui sont le pivot de notre société.

Le président de la République veut dupliquer le modèle lyonnais pour pousser les départements urbains à fusionner avec la métropole environnante. Appelez-vous cette disposition de vos vœux ?

Emmanuel Macron a fortement modifié sa proposition sur le sujet. D’abord, il a souhaité supprimer tous les départements autour des métropoles. Puis, il a fait marche arrière en axant ce dispositif potentiel sur les métropoles les plus importantes. A juste titre d’ailleurs, la métropole du Grand Paris ou le Grand Lyon n’ayant pas le même sens qu’à Tours ou Nancy. Mais proclamer le Grand Lyon comme une sorte de modèle n’a pas beaucoup de sens. Le processus a été très long tant d’un point de vue technique que politique. Le problème de cette proposition est que l’on ne comprend pas bien à quoi elle sert. On devrait plutôt se demander dans quel but on désire voir venir la fusion des départements et de la métropole.

Ne pensez-vous pas que la métropole de Paris et son statut hybride pourraient être un modèle ?

La Métropole du Grand Paris est surtout une occasion manquée, qui ne doit être considérée que comme une étape vers un projet plus cohérent. Résultat : avec les vingt millions d’euros restants de son budget, il n’est pas possible de lutter contre les inégalités dans un territoire qui couvre pourtant des écarts de richesse monstrueux. Veillons surtout à ne pas recréer des institutions qui ressemblent à celles de l’Union européenne et qui risquent d’encore plus éloigner les citoyens du lien démocratique avec leurs élus locaux.

Lorsqu’il était candidat, Emmanuel Macron a proposé de décorreler le point d’indice des trois fonctions publiques. Le but de cette mesure serait de pouvoir augmenter régulièrement de façon substantielle l’une des trois fonctions publiques au lieu d’augmenter très légèrement tous les agents. Cette mesure va-t-elle dans le bon sens pour vous ?

Pour moi, la priorité est surtout de renforcer les passerelles d’une fonction publique à l’autre et de réduire les écarts entre agents territoriaux, fonctionnaires d’Etat et personnels hospitaliers. Décorreler le point d’indice, c’est aller vers la fin du même statut pour tous les agents.

Le président de la République souhaite mettre en place un régime de retraite universel qui mettra sur un pied d’égalité entrepreneurs, artisans, agriculteurs, agents publics, salariés du privé… Un bon point ?

Il faut cesser de croire que le régime de retraite des fonctionnaires est le plus favorable. Le calcul des pensions ne prend pas en compte les primes mais seulement le traitement des agents, ce qui explique souvent les petites retraites des fonctionnaires. La retraite des agents n’est donc pas aussi dorée qu’on le dit souvent. Je crains aussi que cette réforme n’aille vers un accroissement des inégalités entre le secteur public et les salariés du privé.

Interview publiée dans La Gazette des Communes